Le 26 mars, la violoniste et compositrice moldave Patricia Kopatchinskaja fera voyager son public dans le temps, jusque dans les années 1930, une période agitée marquée par l’expérimentation musicale.
Plusieurs étudiant·es du Conservatoire royal de Bruxelles donneront le ton lors de la première partie avec Ionisation (1929-1931) d’Edgard Varèse et Percussion Suite (1933) de Johanna Beyer. Lors d’un échange après la première répétition, Kalina Hristova, Pierre Bezard, Mathijs Lanckriet, Lou Nickels et Stijn Decuypere ont partagé leurs points de vue sur ces œuvres marquantes du répertoire de percussion. Au centre de cette discussion se trouvait une question : quelle est l’influence du contexte de ces œuvres sur l’expérience de jeu et d’écoute aujourd’hui ?
Klarafestival 2025 : l’artiste invitée du festival, Patricia Kopatchinskaja, nous plongera dans un moment particulier de l’histoire de la musique : les années 1930. Une période certes turbulente, mais particulièrement étourdissante sur le plan artistique. Quelques-unes des œuvres phares seront à l’honneur lors de trois concerts.
découvrir plusPour le Klarafestival 2025, vous interpréterez des morceaux du Franco-américain Edgard Varèse et de la Germano-américaine Johanna Beyer. Comment abordez-vous, en tant qu’étudiantes et étudiants, une composition aussi emblématique que Ionisation de Varèse ?
Stijn : « Ionisation est l’une des premières compositions écrites spécifiquement pour un ensemble de percussions. Ce morceau a été l’occasion pour Varèse de tester de nouvelles possibilités sonores, en explorant les limites des instruments traditionnels notamment. Nous essayons de toujours garder cette vision à l’esprit. »
Kalina : « Un morceau comme Ionisation offre peu de libertés à l’interprète. Tous les paramètres musicaux sont notés de façon stricte, de leur couleur sonore à leur articulation. Varèse a expérimenté toutes les combinaisons sonores possibles ; sa musique peut parfois faire penser à de la musique électronique. Son exécution doit donc être rigoureuse, sinon tout s’écroule. »
Mathijs : « Déchiffrer la musique de Johanna Beyer est également un défi. Certains passages font preuve d’une absence de logique : on peut par exemple trouver un crescendo sous une note longue dans la partition. Pour les percussionnistes, c’est impossible à jouer. Mais peut-être est-ce une preuve de plus de l’humour dont elle fait preuve dans sa musique ? »
Johanna Beyer était une contemporaine de Varèse, et elle aussi traitait les instruments à percussion d’une façon radicale et innovante. Son travail, qui s’apparente au minimalisme, contraste toutefois fortement avec l’instrumentarium plutôt mécanique d’Ionisation. Est-ce lié à la manière dont ces compositeurs ont vécu l’entre-deux-guerres ?
Stijn : « Au tournant du siècle, les villes se sont développées, devenant plus peuplées et bruyantes. On l’entend très bien dans Ionisation : les sirènes font référence au bruit des alarmes de la vie urbaine. Varèse a ainsi voulu introduire des éléments industriels et mécaniques dans sa musique. Ce n’est en rien une critique, mais plutôt une façon de dire : « C’est comme ça aujourd'hui. » Et à côté, on voit aussi apparaître dans cette période de turbulences une sorte de détachement.
Kalina : « La partition pour Percussion Suite est quant à elle plus limitée ; elle a été écrite pour cinq percussionnistes. Contrairement à Varèse, Beyer aborde les registres plus discrets des percussions. Sa musique a dû paraître inhabituelle à l'époque, car elle est loin de la musique mélodique à laquelle le public était habitué. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Beyer est passée plus inaperçue ? »
Est-ce important, en tant qu’auditeur, d’être conscient de ce contexte historique ?
Kalina : « Je le pense. En ce qui concerne la musique expérimentale des années 1930, en tout cas, le fait de connaître le contexte est utile. Ces informations permettent de mieux appréhender la musique et de mieux en profiter en tant qu’auditeur. »
Pierre : « Cependant, je suis persuadé qu’écouter et jouer restent deux choses différentes. En effet, il est possible d’apprécier le morceau sans rien y connaître. En revanche, pour traduire la musique à son public, un musicien se doit de connaître et de comprendre le contexte et les intentions spécifiques du compositeur. »
Stijn : « Je vois plutôt ça comme une dimension supplémentaire pour apprécier la musique. Pour un musicien, la connaissance du contexte offre une meilleure compréhension de la musique et permet de la vivre davantage. Cela peut aider notamment à mieux associer certains instruments aux bruits des villes de l’époque. »
La musique de Varèse et Beyer nous pousse à écouter attentivement et à y réfléchir, même en tant que musicien.
L’artiste phare du festival, Patricia Kopatchinskaja, est convaincue que la musique est plus que jamais d’actualité. Selon elle, la musique n’est jamais abstraite ou absolue. Partagez-vous cette conviction ?
Pierre : « Absolument. Cependant, le message véhiculé peut être interprété de différentes façons selon la personne qui écoute cette musique ou selon le contexte dans lequel elle est jouée. Une musique sans signification, sans message artistique ou politique particulier n’existe pas, selon moi. »
Kalina : « Nous vivons actuellement dans un monde de "clicking and no thinking". Comme si on n’avait pratiquement plus de temps de penser par nous-mêmes. Au contraire, cette musique nous pousse à l’écouter attentivement et à y réfléchir, même en tant que musicien. »
Avez-vous un message ou un conseil pour les personnes qui viendront écouter Ionisation et Percussion Suite le 26 mars ?
Stijn : « Dans un ensemble de percussions, nous cherchons également à relier les notes et les sons avec les mots, afin de créer un récit cohérent. J’invite le public à considérer les percussions aussi comme un instrument mélodique. »
Pierre : « Si j’avais l’occasion de diriger cette représentation, je ferais réfléchir le public sur ce qu'il entend ici et maintenant, mais aussi sur la manière dont il aurait écouté cette œuvre il y a un siècle. Si cela provoque l’étonnement ou la confusion, c’est bon signe. Cela signifie qu’on perçoit autre chose que ce à quoi on est habitué. En relevant ce défi, on élargit son cadre de référence musical. »
interview par Amina Haagdorens, stagiaire en dramaturgie et rédaction