Brussels Philharmonic | elements

The Elements

notes de programme

28.10.2022 THE ELEMENTS

explications : Aurélie Walschaert*

* le texte relatif à La Mer de Debussy est librement inspiré d’un texte de Kristin Van den Buys

Les éléments de la nature inspirent et intriguent de nombreux artistes, philosophes et scientifiques depuis des siècles. Maintes religions, dont la tibétaine, honorent le feu, la terre, l’eau et l’air, ainsi qu’un cinquième élément qui englobe tout. La jeune compositrice française Camille Pépin (°1990) s’est inspirée de ce dernier pour créer l’œuvre orchestrale Vajrayāna. Cette croyance en l’existence d’un cinquième élément a été longtemps admise parmi les scientifiques, jusqu’à ce que Michelson et Morley balaient la théorie de la présence de « l’éther » dans une expérience révolutionnaire en 1887. Dans The Light, Philip Glass (°1937) dépeint ce moment historique grâce au style de composition répétitif qui le caractérise.

L’eau et le vent font immédiatement songer à la musique impressionniste de Claude Debussy (1862-1918), qui évoque avant tout une atmosphère légère et fluide, faite de nuages, d’eau, de vent et de tourbillons. Dans La Mer - 3 esquisses symphoniques, il donne vie à toutes les facettes de la mer. Le Concerto pour harpe du compositeur américain Geoffrey Gordon (1968) donne quant à lui le champ libre au vent.

Quatre ou cinq éléments ?

Malgré son jeune âge, la compositrice française Camille Pépin a d’ores et déjà remporté plusieurs prix internationaux. Lors du Concours Île de Créations en 2015, elle a ainsi reçu le prix du jury et celui du public pour son œuvre orchestrale Vajrayāna – une commande de l’Orchestre national d’Île-de-France et de Radio France. Vajrayāna signifie « éther », un état d’équilibre et d’harmonie qui contient tout et qui est à l’origine de l’existence terrestre et spirituelle. Camille Pépin a élaboré sa composition en se référant aux cinq éléments du bouddhisme tibétain : « J’ai pensé l’œuvre comme une progression à travers les différents stades du monde spirituel. J’ai utilisé des motifs musicaux rythmés – le plus souvent – pour marquer ces étapes, parce que le rythme est le cœur même de la nature et de l’énergie. Chaque élément correspond donc à un [autre] motif musical. Ratna (Terre) incarne une énergie primaire et puissante, mais réprimée. Vajra (Eau) exprime la peur sous sa forme défensive – la tempête – et s’estompe dans un corps d’eau paisible. Padma (Feu) renvoie au lieu spirituel atteint à travers des émotions violentes et passionnées, qui échappent au contrôle intérieur : c’est le lieu dominé par le chaos. Karma (Vent) correspond à un élément insaisissable et fugace, qui n’a pas de poids. Enfin, Vairocana (Espace) réunit tous ces éléments : il existe hors du temps et est l’état le plus puissant dans cette quête de transcendance ; l’indicible accomplissement de l’élévation de l’âme ; la guérison. »

Le monde scientifique a aussi longtemps pensé qu’il existait, en plus des quatre éléments de l’univers, un cinquième élément appelé « éther ». Les physiciens croyaient que l’éther était le moyen physique qui permettait à la lumière de se propager. Du moins jusqu’en 1887, lorsque les scientifiques Albert Michelson et Edward Morley ont mené une expérience destinée à mesurer le mouvement relatif de la Terre par rapport à l’éther. En résumé, l’idée sous-jacente était la suivante : puisque la Terre se déplace à travers l’éther, la vitesse des ondes lumineuses par rapport à l’éther devrait être différente selon que la Terre tourne dans le même sens que l’éther ou dans le sens opposé. Contre toute attente, les mesures ont révélé que la vitesse était identique. Autrement dit, la présence de l’éther ne pouvait pas être confirmée. L’étude a toutefois été un jalon majeur pour la science : elle a ouvert la voie à la célèbre théorie de la relativité d’Albert Einstein.

« Vairocana (Espace) réunit tous ces éléments : il existe hors du temps et est l’état le plus puissant dans cette quête de transcendance ; l’indicible accomplissement de l’élévation de l’âme ; la guérison. »

En 1987, la Case Western Reserve University a demandé à Philip Glass de créer une œuvre pour célébrer le centième anniversaire de l’expérience révolutionnaire de Michelson et Morley. Le compositeur américain a accepté avec enthousiasme : « Aux alentours de 1975, quand j’étais en train d’écrire Einstein on the Beach avec Robert Wilson, j’avais fait des recherches sur les années qui ont précédé la publication des premiers travaux d’Einstein sur la relativité en 1905. Je m’étais alors rendu compte de l’importance cruciale des recherches de Michelson et Morley pour les scientifiques de l’époque. Leurs découvertes ont sans doute porté le coup de grâce à la physique newtonienne qui régnait jusque-là sur la pensée scientifique. » Philip Glass a basé la structure musicale de son œuvre orchestrale The Light sur cet événement : « D’une certaine manière, ces expériences formaient presque une série ‘avant-après’ dans mon esprit. L’’avant’ représente quelque chose de la physique du 19e siècle. L’’après’ marque le début de la recherche moderne. Cela semble peut-être simpliste d’un point de vue scientifique, mais en tant que musicien, j’en ai tiré un contraste spectaculaire. [...] La musique commence par une introduction lente et romantique, qui débouche tout à coup sur le motif principal de l’œuvre – un mouvement rapide et énergique, qui préserve l’équilibre de la musique. Juste avant la fin, les mesures d’ouverture s’élèvent de nouveau et la musique s’achève sur des notes paisibles. »

De vent et d’eau

De tous les éléments, l’air est probablement celui qui parle le plus à l’imagination : il est intangible, presque invisible, mais vital. Pour son Concerto pour harpe Eolian, le compositeur américain Geoffrey Gordon (1968) s’est inspiré du poème The Eolian Harp. Écrit par le poète anglais Samuel Taylor Coleridge (1772-1834), le texte évoque la harpe éolienne, un petit instrument similaire à un luth qui produit des sons mélodieux lorsque le vent joue dans ses cordes. Le poème comme la composition offrent une réflexion contemplative personnelle sur l’humain et son rapport à la nature ainsi qu’au divin.

Debussy a lui aussi tenté de retranscrire la musicalité du vent dans une de ses œuvres. Le premier mouvement de ses Nocturnes traduit entre autres « la marche lente et mélancolique des nuages, finissant dans une agonie de gris ». Dans La Mer, il exprime de nouveau le jeu des vagues et du vent à travers des combinaisons de sons inhabituelles dans l’orchestre. Debussy a composé l’œuvre entre 1903 et 1905, principalement en Bourgogne, en s’appuyant sur « d’innombrables souvenirs » à la mer. Les trois mouvements de la composition – De l’aube à midi sur la mer, Jeux de vagues et Dialogue du vent et de la mer – forment une trilogie symphonique. La musique évoque des sensations fugaces et éphémères, restituées avec une grande délicatesse. Comme un jeu infini de couleurs et de nuances, sans début et sans fin.