Brussels Philharmonic | mozart/mahler

Mozart/Mahler 5

notes de programme

01.10.2022 MOZART/MAHLER 5
02.10.2022 MATINEE: MAHLER 5


explications : Aurélie Walschaert

Au fil d’une discussion avec Sibelius, Gustav Mahler (1860-1911) exprime sa conception personnelle de la symphonie : « Elle doit être pareille à l’univers entier, elle doit tout embrasser. » Il est vrai que les symphonies de Mahler recouvrent une large gamme de genres et d’émotions, souvent contradictoires, qui se succèdent à un rythme effréné. Cela lui a valu de se faire reprocher qu’elles ressemblaient à des pots-pourris. Mais pour Mahler, ce sont précisément ces extrêmes qui forment les éléments constitutifs de son univers symphonique.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore la musique de Mahler, son épique Symphonie n° 5 est une excellente entrée en matière. Il s’agit d’une composition intense, qui reflète à la fois la force naturelle des montagnes autrichiennes et son amour pour son épouse Alma dans l’Adagietto, rendu mondialement célèbre par le film de Visconti, Mort à Venise. Mahler lui-même dit de cette symphonie : « Chaque note est pleine de vitalité et virevolte comme un tourbillon. Les éléments romantiques et mystiques en sont absents ; il s’agit uniquement de l’expression d’une puissance inouïe et inégalée. C’est l’homme dans la pleine lumière du jour, à l’apogée de son existence. »

On connaît moins le Concerto pour basson en si bémol majeur de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791). Une composition hors du commun, qui permet à Mozart de mettre en valeur les possibilités ludiques et lyriques de l’instrument, sans tomber dans la virtuosité. Il en résulte un dialogue joyeux et chaleureux entre le basson et l’orchestre.

Un concerto unique en son genre

Mozart achève son Concerto pour basson en si bémol majeur KV 191 le 4 juin 1774 à Salzbourg, où il œuvre déjà depuis un certain temps comme compositeur, musicien de scène et maître de chapelle pour l’archevêque. Malgré les rumeurs selon lesquelles il aurait composé plusieurs concertos pour cet instrument, il s’agit du seul concerto pour basson qui nous soit parvenu et, en outre, de la première composition de ce genre qu’il ait écrite pour les vents. Presque tous ses concertos pour instruments à vent sont composés de manière occasionnelle pour un soliste spécifique. Mais dans le cas de ce concerto, on ignore pour qui il l’a écrit. On pourrait penser aux deux bassonistes qui étaient au service de l’orchestre de la cour de Salzbourg, ainsi qu’à Thaddäus von Dürnitz, un aristocrate de Munich qui jouait du basson en amateur et était un grand admirateur de Mozart.

Le basson n’est certes pas un instrument solo courant, mais Mozart a manifestement une bonne compréhension des possibilités de l’instrument. Le basson connaît à cette époque d’importantes innovations techniques, qui rendent possibles les sauts d’octave et permettent de jouer de manière plus douce et expressive. Au début du XIXe siècle, Koch qualifie même le basson « d’instrument de l’amour » dans son Musikalisches Lexicon. Mozart parvient à exploiter ces qualités lyriques, en particulier dans le deuxième mouvement lent du concerto : un thème rêveur, proche de l’opéra. Mozart le reprend d’ailleurs plus tard dans l’aria Porgi, Amor au début du deuxième acte de son opéra Le Nozze di Figaro. Les mouvements rapides mettent davantage l’accent sur les qualités virtuoses du basson(iste), avec des staccatos et des passages rapides, ainsi que de grands bonds mélodiques. Composé de deux hautbois, deux cors et des cordes, l’orchestre sort du cadre de l’accompagnement pour entrer en dialogue permanent avec le soliste.

Une symphonie à l’image de la vie

Toute sa vie durant, Mahler entretient une romance avec la mort : d’une part, elle est synonyme de peur et d’éphémère (Mahler a perdu huit frères et sœurs, ses deux parents et, plus tard, sa fille aînée) ; d’autre part, elle évoque la vie éternelle dans l’au-delà. Ce thème constitue donc le fil conducteur de ses œuvres orchestrales. Sa Symphonie no 5 couvre tous les extrêmes de la vie, de la marche funèbre indiquant le temps qui passe à l’Adagietto nostalgique dédié à sa chère Alma. Mais elle célèbre avant tout le triomphe de l’homme sur le chagrin et la mort.

Mahler compose cette œuvre en 1901, en grande partie dans sa résidence d’été de Maiernigg, petit village situé sur les rives du lac Wörthersee, en Autriche. C’est une année mouvementée : au printemps, il se relève d’une grave maladie, mais l’été et l’automne sont fructueux, tant pour sa carrière que sur le plan personnel. Il faut dire que Mahler rencontre alors la gracieuse et intelligente Alma Schindler, fille du peintre paysagiste Jakob Emil Schindler, chez des amis communs. Tombés instantanément amoureux, ils se marient à peine quatre mois plus tard.

Au départ, Mahler songe à une symphonie en quatre mouvements, mais il change d’avis pendant sa lune de miel en août 1902 et ajoute le célèbre Adagietto. La symphonie s’ouvre sur une marche funèbre, qui se transforme progressivement en une méditation plaintive sur la mort. Un climax passionné débouche sur un deuxième mouvement qui rappelle la marche funèbre. Au milieu, un moment de triomphe semble se produire, mais le sentiment de béatitude cède rapidement la place à des tonalités obscures.

Après une pause résonne un Scherzo exubérant : une vaste séquence de danses folkloriques et viennoises, où le premier cor mène la danse. Le calme revient dans l’Adagietto. Les douces mélodies des cordes ne sont rien de moins qu’une déclaration d’amour à la « chère Almscherl » de Mahler, à qui il dédie sa symphonie. On dit même qu’elles seraient inspirées d’un poème adressé à Alma : « Combien je t’aime, toi mon soleil, je ne peux l’exprimer par des mots. Je peux seulement expliquer mon désir, et mon amour, ma félicité. » Le mouvement final suit sans interruption. Les thèmes des mouvements précédents s’entremêlent dans un impressionnant jeu de lignes pour aboutir à une célébration finale grandiose et gorgée de soleil.

« Combien je t’aime, toi mon soleil, je ne peux l’exprimer par des mots. Je peux seulement expliquer mon désir, et mon amour, ma félicité. »

Le 24 août 1902, Mahler annonce l’achèvement de sa symphonie dans une lettre adressée à deux amis, mais la version finale ne verra le jour qu’en 1903. Comme à son habitude, Mahler apporte de nombreuses modifications à la partition. Il continue même à perfectionner et affiner l’orchestration jusqu’à la fin de sa vie : ses dernières révisions datent de 1910.