Le concerto pour violoncelle Never Give Up du compositeur et pianiste turc Fazil Say (1970) s’articule autour de l'idée de liberté. Une œuvre qu’il a composée au lendemain des attentats terroristes en Europe et en Turquie, en signe de protestation contre la terreur et la violence.

Le 5 juin 1568, le comte Lamoral d’Egmont est décapité sur la Grand-Place de Bruxelles. Aujourd’hui, 450 ans plus tard, il symbolise toujours la résistance contre toute forme d’oppression. Le destin du comte d’Egmont a inspiré une œuvre théâtrale à Goethe (1749-1832). Et lorsqu’on a demandé à Beethoven (1770-1820) de la mettre en musique, le thème était toujours brûlant d’actualité. L’occupation par les troupes napoléoniennes a éveillé parmi la population viennoise un sentiment combatif et nationaliste qui transparaît clairement dans l’ouverture triomphante composée par Beethoven. Le concerto pour violoncelle Never Give Up du compositeur et pianiste turc Fazil Say (1970) s’articule autour de cette même idée de liberté. Une œuvre qu’il a composée au lendemain des attentats terroristes en Europe et en Turquie, en signe de protestation contre la terreur et la violence.

Le héros mis en scène par Richard Strauss (1864-1949) dans son poème symphonique Ein Heldenleben est aussi débordant d’assurance. Si cette œuvre se lit comme la biographie artistique du compositeur, à y regarder de plus près, se devine sous la couche d’ironie un thème universel : la lutte individuelle (tant intérieure qu’extérieure) pour la liberté dans un monde d’une grande complexité faisant écho à celle de l’esprit humain.

Révolution

Goethe a découvert Lamoral I, quatrième comte d’Egmont, en étudiant l’histoire des Pays-Bas. Il s’est emparé de ce personnage historique pour romancer les dernières années tragiques de sa vie dans le drame Egmont, qui se déroule au XVIe siècle à Bruxelles. Alors que l’Espagne occupe les Pays-Bas, le comte d’Egmont et Guillaume d’Orange prennent la tête de la contestation protestante. Guillaume d’Orange s’échappe à temps, mais Egmont reste naïvement sur ses positions. Cela signe sa chute : le duc d’Albe le fait arrêter et condamner à l’échafaud pour haute trahison. Sa bien-aimée, la jeune Klärchen, tente en vain de le sauver et se suicide de désespoir. Egmont meurt en martyr, mais non sans appeler ses compatriotes à poursuivre la lutte pour l’indépendance.

Les indications scéniques en marge du texte prouvent que Goethe prévoyait dès le départ de mettre sa pièce de théâtre en musique. Résidant à Vienne, Beethoven est invité pour la représentation du 15 juin 1810 par le directeur du Burgtheater. Un véritable honneur pour le compositeur, qui était un grand admirateur de Goethe. Il n’aurait d’ailleurs demandé qu’une compensation financière minime. Sans compter que Beethoven était favorable à la thématique nationaliste après que Napoléon et ses troupes ont occupé Vienne en 1805. Cela lui procurait l’occasion d’éclairer l’agitation politique de son point de vue critique.

Outre la musique accompagnant les passages de texte indiqués par Goethe, Beethoven a composé une ouverture et quatre intermèdes. Le résultat n’a pas vraiment plu, de sorte que l’œuvre complète n’a été que peu interprétée par la suite. Seule l’ouverture a survécu à la première, sous la forme d’une pièce de théâtre en miniature. Un début sombre et tragique esquisse le déroulement du drame, jusqu’au finale triomphant en majeur : la notion de liberté ne disparaît pas avec le héros.

Une vie de héros

L’ouverture d’Egmont de Beethoven instaure une nouvelle tendance : celle des ouvertures à programme. À la fin du XIXe siècle, la musique à programme par excellence qu’est le poème symphonique connaît son apogée grâce à Richard Strauss, qui en compose cinq entre 1888 et 1903. Also sprach Zarathustra est sans doute le plus légendaire d’entre eux, par la grâce de ses impressionnantes mesures d’ouverture. L’avant-dernier de la série est Ein Heldenleben, une œuvre qualifiée par Debussy « de livre d’images, quasi cinématographique ». Ce qui prouve la force expressive du langage figuré de Strauss, au point qu’il affirmait ne pas avoir besoin de programme : « il suffit de savoir qu’il s’agit d’un héros en lutte face à ses ennemis. » Dans la présentation pour la première, il ajoute néanmoins que le thème « ne dépeint pas une figure poétique ou historique, mais plutôt une image libre et générale du grand héroïsme masculin. »

Les premières ébauches de cette œuvre remontent à 1897, alors que Strauss composait encore son poème symphonique précédent, Don Quichote. Il décrit lui-même ces premiers fragments comme « un désir de paix après avoir lutté contre le monde ; un refuge dans la solitude : l’idylle. » Il achève sa composition fin 1898 et la dédie au chef d’orchestre Willem Mengelberg et à l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam (bien qu’il ait dirigé lui-même la première à Francfort le 3 mars 1899). Ein Heldenleben se compose de six mouvements qui se succèdent sans pause. À l’origine, Strauss avait attribué un titre à chacun des mouvements, pour ensuite les supprimer lors de la publication de la partition. Les mouvements successifs sont : le héros ; les adversaires du héros ; la compagne du héros ; le champ de bataille du héros ; l’œuvre de paix du héros ; le retrait du monde et l’accomplissement.

À l’issue de la première, les réactions de la presse et du public sont partagées. Ceux qui en ont fait une lecture autobiographique trouvent le compositeur prétentieux. Selon Strauss, le héros n’était qu’une projection « que partielle » de sa personne. Dans un courrier à son ami écrivain Romain Rolland, il admet toutefois qu’il ne se trouve pas « moins intéressant que Napoléon. » Mais sous cette assurance se trouve aussi un lien avec la philosophie de Nietzsche et son concept d’Übermensch, une idée qui fascinait Strauss. Il considérait son deuxième poème symphonique Don Quichote et Ein Heldenleben comme des œuvres complémentaires, dont on ne peut avoir une pleine compréhension qu’en les plaçant ensemble. Si l’héroïsme est de nature plutôt fictive dans Don Quichote, il est humain et bien de ce monde dans Ein Heldenleben. Il reflète la lutte éternelle (tant intérieure qu’extérieure) de l’individu, qui cherche la consolation dans l’amour. C’est ainsi que Strauss déclare : « Je ne suis pas un héros. Je n’en ai pas la force. Je ne suis pas fait pour le combat. Je préfère me tenir à l’arrière-plan, en un lieu de quiétude. »

Plaidoyer pour la tolérance

Le pianiste turc Fazil Say est connu mondialement pour sa réinterprétation du répertoire classique, tant sur scène qu’en enregistrement. Son album réunissant toutes les sonates pour piano de Mozart connaît d’ailleurs un grand succès sur les services de streaming comme Spotify. En tant que compositeur, Fazil Say écrit aussi bien pour piano solo que pour grand orchestre. Il décrit son style comme un croisement de différentes cultures, fortement influencé par des éléments rythmiques et folkloriques.

Cette influence transparaît clairement dans son concerto pour violoncelle Never Give Up, commandé par l’Institut culturel Bernard Magrez. Fazil Say a composé cette œuvre poignante à la suite des attentats terroristes en Europe et en Turquie, en critique de toutes les formes de violence et de conflit. Le violoncelle (en particulier celui de l’étoile montante franco-belge Camille Thomas, pour qui l’œuvre a été écrite) incarne la voix du peuple, qui lutte pour la liberté et la tolérance. La première mondiale a eu lieu le 3 avril 2018 au Théâtre des Champs-Élysées par l’Orchestre de Chambre de Paris sous la direction de Douglas Boyd. Comme le suggère le titre, Fazil Say exprime dans Never Give Up son espoir en un avenir meilleur : « Chaque jour devrait être meilleur que la veille, malgré tout ce qui se passe dans le monde. »

Commentaire par Aurélie Walschaert

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